Centre Français des Fonds et Fondations

“Fragilités humaines et environnementales, construire l’après-crise”

On 17 June 2020, Gabriela Ramos participed in an online webinar organised by the Centre Français des Fonds et Fondations, an association of foundations and endowment funds in France Through this event, CFF aimed to draw inspiration from external speakers in order to adjust their missions and actions in the face of major challenges. Gabriela particiapted in the session entitled “Et après ? Construire l’après-crise” along with Isabelle Autissier (President of WWF France) and Jean-Christope Rufin (writer). The session was moderated by Miren Bengoa , déléguée générale, Fondation Chanel.

Find Gabriela’s remarks in French below.


Q 1 : Pour construire le « monde d’après », quelle place pour les femmes ?

Je vous remercie, Miren.

Je suis heureuse, pour cette table ronde, d’être aux côtés de Jean-Christophe Rufin, d’Isabelle Autissier et de mon cher ami Justin Vaïsse.

Tout d’abord, je tiens à remercier le Centre français des Fonds et Fondations de m’avoir invitée aujourd’hui à cette réunion, particulièrement d’actualité dans le contexte qui est le nôtre. C’est en de tels moments de crise que nous prenons véritablement la mesure du rôle que peuvent jouer les organisations philanthropiques à l’appui de l’action et des ressources publiques.

Nous traversons une crise qui n’a aucun équivalent dans l’histoire moderne – et qui est en train de modifier profondément nos comportements. Un premier impact économique est déjà visible, car de nombreux travailleurs ont perdu leur emploi du fait de la mise à l’arrêt de l’activité. 

Les effets à long terme de l’épidémie de COVID-19 sur la santé publique et l’économie commencent à se matérialiser. Nous ne savons pas encore à quel point nos modes de vie vont changer dans les années qui viennent.

La philanthropie peut rapprocher les populations, et stimuler le sentiment d’appartenance à l’humanité. La philanthropie peut avoir valeur d’exemple, et venir soutenir et renforcer les organisations non lucratives.

Mais plus important encore, la philanthropie peut apporter un éclairage sur les complexités de nos sociétés, à l’instar des inégalités, qui pourraient sinon ne pas être suffisamment prises en compte.

La pandémie de COVID-19 a fait apparaître avec un maximum d’acuité les multiples vulnérabilités de nos sociétés et de nos économies.

En effet, l’épidémie de COVID-19 a fait naître des préoccupations en matière d’équité concernant les personnes âgées ou souffrant de handicap, celles qui n’ont pas facilement accès aux soins de santé, celles qui ne possèdent pas une couverture maladie suffisante, ou encore celles qui vivent dans des conditions de grande promiscuité, les travailleurs faiblement rémunérés, les travailleurs non salariés, les communautés de couleur, et bien d’autres encore. Ces populations sont en situation de fragilité et moins à même de combattre la maladie due au COVID-19. C’est pourquoi la réponse des organisations philanthropiques à la crise exige de prendre en compte les groupes qui courent le plus de risques de souffrir de façon disproportionnée durant la crise, face à des difficultés historiques ou systémiques exacerbées.

Prenons l’exemple des femmes, par exemple, et des conséquences disproportionnées qu’elles ont à subir. La situation n’est pas nouvelle – les difficultés rencontrées par les femmes durant la crise trouvent leurs racines dans des décennies d’inégalités. Je me réjouis donc que les fondations présentes aujourd’hui m’aient demandé de traiter cette question.

Au cours de la crise, nous avons été en première ligne pour apporter des réponses face à la crise du COVID-19. Notre système de santé s’appuie essentiellement sur les femmes [70 % du personnel soignant dans le monde et 95 % des professionnels dispensant des soins de longue durée dans les pays de l’OCDE sont des femmes], et il est surprenant de constater qu’elles ne perçoivent toujours pas leur juste part [l’écart de rémunération entre hommes et femmes est de 28 % et seulement 25 % des fonctions de direction dans le secteur de la santé sont occupées par des femmes].

 La crise a mis en lumière la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de mieux prendre en compte la problématique hommes-femmes, non seulement dans la réponse immédiate face à la crise, mais aussi dans les mesures que nous allons prendre pour retrouver une « nouvelle normalité ».

Violences faites aux femmes

Par ailleurs, les mesures de confinement prises pour endiguer la pandémie de COVID-19 ont fait peser sur les femmes des risques accrus eu égard aux violences conjugales, pouvant parfois aller jusqu’aux féminicides. Avant même la crise du COVID-19, 1 femme sur 3 déclarait avoir déjà subi des violences physiques ou sexuelles ; en outre, 38 % des femmes assassinées sont tuées par leur conjoint.  Avec la crise, on estime que la fréquence des violences sexistes a augmenté de 40-50 % au Brésil, au Royaume-Uni et dans d’autres pays.

L’accès aux soins de santé, à la justice et aux services d’accompagnement et de police propres à protéger les femmes contre les violences et à venir en aide aux victimes de violences a été en grande partie coupé. Compte tenu des suppressions d’emplois entraînées par la crise du COVID-19, de nombreuses femmes ont peut-être aujourd’hui encore moins de possibilités de partir lorsqu’elles sont victimes de violences conjugales.

Face à de telles difficultés, les pouvoirs publics se mobilisent et les organisations à but non lucratif montent au créneau.  La France a adopté diverses mesures afin d’aider les victimes à dénoncer plus facilement les violences conjugales : le gouvernement a notamment mis en place un numéro d’alerte par SMS ou donné la possibilité aux femmes de se rendre dans une pharmacie ou un supermarché pour signaler des violences.  L’European Family Justice Centre Alliance a élaboré une série de lignes directrices quant aux ajustements que les professionnels pourraient être contraints d’opérer dans leurs pratiques à la lumière de cette crise.

Néanmoins, ces efforts ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Pour mettre un terme à cette violation inacceptable des droits humains, nous devons veiller à ce que toute l’attention portée aujourd’hui à la lutte contre les violences faites aux femmes soit maintenue une fois que la crise du COVID-19 commencera à s’estomper.

Juste avant l’épidémie de COVID-19, les 5 et 6 février 2020, l’OCDE a organisé la première Conférence à haut niveau sur le thème « Abolir la violence domestique »,
avec le soutien de ministres dont Madame la Ministre Marlène Schiappa. Le résultat a été incroyable.

19 ambassadeurs appellent l’OCDE à mettre à profit son expertise et à intensifier son engagement et ses activités pour lutter contre les violences conjugales sur: 1) collecter des données administratives et des données d’enquête pour évaluer précisément  l’incidence de ces violences; 2) coordonner pour fournir la palette de services complémentaires; 3) remédier aux blocages qui persistent dans le système judiciaire; et 4) modifié le contexte socioéconomique et culturel qui permet aux violences faites aux femmes.

La crise COVID-19 a mis en évidence le coût et le risque de l’inaction face à la violence domestique. Nous devons renforcer notre travail dans tous ces domaines. À l’OCDE, nous recherchons des partenaires pour faire avancer les travaux sur la base de ces quatre domaines prioritaires. Votre intérêt à collaborer sera très apprécié.

À l’avenir, nous devrons nous assurer que les mesures prises pour relancer l’économie après la crise du COVID-19 contribuent à bâtir des sociétés plus inclusives et à résorber les inégalités entre hommes et femmes plutôt qu’à les creuser. Il nous faudra prendre des mesures de prévention pour éliminer les retards persistants en termes de salaires et de perspectives professionnelles que continueront de subir les femmes au sortir de la crise. C’est pourquoi l’ouverture des structures d’accueil des jeunes enfants et des établissements scolaires à plein temps doit être l’un des piliers des plans de relance de l’activité économique.  

Le rôle des fondations et des organismes philanthropiques

Les données de l’OCDE montrent que 16 % des flux financiers philanthropiques sont axés sur la lutte contre les inégalités femmes-hommes, et que 5 % seulement de ces fonds ont pour objectif (principal) de favoriser l’égalité entre les sexes[1]. Certaines fondations ouvrent la voie, parmi lesquelles des fondations européennes comme le Children Investment Foundation Fund (CIFF) ou Dutch Postcode Lottery qui ont fait des dons importants en faveur des femmes, et des fondations françaises, comme celles de CHANEL ou de L’Oréal qui sont exclusivement spécialisées dans les questions relatives à l’égalité femmes-hommes [ce qui signifie que la promotion de l’égalité femmes-hommes représente plus de 90 % de leur portefeuille].

Toutefois, ces données montrent également que 84 % des flux financiers philanthropiques ne tiennent pas encore compte des problèmes spécifiques à chaque sexe, c’est-à-dire qu’ils sont indifférents à la question des sexes. Or, tout comme nos sociétés, la philanthropie n’est indépendante des considérations de sexe. Le fait de ne pas prendre en compte les besoins et la situation des femmes et des filles peut au bout du compte nuire à l’égalité femmes-hommes et à l’autonomisation des femmes, mais aussi induire un retour en arrière à de multiples égards.

Les fondations peuvent faire plus, et s’engager à orienter leurs portefeuilles de manière à tenir compte des besoins et de la situation des femmes et des filles, et à intégrer la problématique femmes-hommes aux travaux qu’elles mènent avec l’ensemble de leurs partenaires dans tous les secteurs – agriculture, santé, énergie ou développement économique au sens large.

En adaptant nos politiques et nos pratiques pour faire face à la crise, nous devons accorder une attention particulière aux moyens de réduire, et non d’accentuer, les inégalités existantes entre hommes et femmes.

La pandémie de coronavirus nous offre aussi l’occasion de transformer le monde à long terme. Pour cela, il faut dans un premier temps examiner sans détour les problèmes afin de trouver ensemble des solutions—en gardant à l’esprit que le statut, la santé et la sécurité des femmes ne sont pas « une affaire de femmes » mais bien des questions qui sont imbriquées avec de nombreuses autres qui nous concernent tous.

Quoiqu’il en soit, ne nous concentrons pas uniquement sur les femmes. Le thème général de la manifestation d’aujourd’hui vise juste. La crise nous a montré que nous vivons dans un système imbriqué complexe, dans lequel de multiples facteurs interagissent et influent les uns sur les autres. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une approche globale pour relever les défis qui se présentent à nous aujourd’hui. Je me réjouis à la perspective d’entendre les autres participants au panel et d’échanger sur la manière dont ces différents éléments doivent s’articuler les uns aux autres dans les modèles auxquels nous réfléchissons pour reconstruire un monde meilleur, plus inclusif et durable. 

Q : Vous avez beaucoup travaillé sur la résilience des systèmes face à la crise, quel est à votre sens le rôle de la philanthropie ?

  • La pandémie de COVID-19 est venue brutalement nous rappeler la fragilité de certains de nos systèmes humains les plus fondamentaux.
    • La pénurie de masques, de tests, de respirateurs et d’autres fournitures essentielles ont placé les personnels d’urgence et la population en général en situation de fragilité face à la maladie.
  • L’économie mondiale a évolué, passant d’un monde connecté à un monde interconnecté puis à un monde interdépendant. Ce faisant, nous avons bâti une mondialisation plus rapide, plus profonde, plus abordable et plus imbriquée que jamais auparavant.
  • De façon plus générale, nous avons assisté à un effondrement en cascade de pans entiers de nos réseaux de production, réseaux de transport et réseaux financiers, sous l’effet d’une conjonction délétère de chocs sur l’offre et la demande.
    • Néanmoins, nombre de nos réseaux et systèmes ont été capables de s’adapter et de se réorganiser, ce qui dénote un certain degré de flexibilité et de résilience.
  • Dans un monde si complexe, plutôt que de s’appuyer uniquement sur la capacité des acteurs du système à prévenir, éviter, affronter et absorber les menaces de tous ordres, la résilience met l’accent sur la nécessité de se rétablir et de s’adapter une fois la crise passée.
  • Dans la crise actuelle, les fondations sont appelées à mobiliser un volume plus important de ressources et adapter les modalités de leurs dons.
    • Dans une démarche sans précédent dans le secteur philanthropique, la Fondation Ford, et quatre autres fondations américaines ont récemment annoncé une augmentation significative de leurs budgets annuels grâce à l’émission des obligations à la hauteur de plus d’un milliard de dollars.
  • Les fondations joue déjà un rôle clé dans la promotion de la santé, notamment dans les pays en développement.
    • 3,2 milliards USD (soit 41% des dons et investissements des fondations) ont été dédiés à des activités dans les secteurs de la santé (ODD 3) en 2018.
    • Les fondations philanthropiques dans leur ensemble sont le troisième bailleur de fonds le plus important dans ce domaine, après les États-Unis et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.
    •  La Fondation Bill et Melinda Gates représente 82% du total des sommes consacrées par les fondations à ce secteur,
      • Mais d’autres bailleurs de fonds privés ont également joué un rôle important, en particulier le Wellcome Trust (8%), la Children’s Investment Fund Foundation (4%), la Fondation de David et Lucile Packard (1%) et la Fondation William et Flora Hewlett (1%).
    • Par ailleurs, les maladies infectieuses (par exemple la polio, le paludisme, la tuberculose, les MST, y compris le VIH / sida, le trachome et d’autres maladies tropicales négligées) sont au cœur du programme de santé de nombreuses fondations. Avec 1,9 milliard USD en 2018, les fondations restent le troisième bailleur de fonds le plus important dans ce domaine.
    • La prépondérance de la Fondation Gates et du Wellcome Trust dans le secteur de la santé s’observe aussi à propos de la pandémie actuelle, au cours de laquelle ces deux institutions ont pris des initiatives importantes pour y faire face, comme le COVID-19 Therapeutics Accelerator ou Fond COVID-Zero
  • Au-delà de la santé, les fondations philanthropiques privées sont également d’importants bailleurs de fonds dans les domaines de l’agriculture, de la gouvernance et de la société civile, de l’éducation ainsi que d’autres secteurs.
  • Cependant, d’autres domaines – tels que la lutte contre le changement climatique ou encore l’égalité homme femme – pourtant clés pour la sortie de cette crise – ont été traditionnellement moins investis par les fondations [respectivement 6.5% et 5% des flux philanthropiques dans les pays en développement entre 2013-15].

Sur le rôle de l’OCDE:

  • L’OCDE, notamment au travers de son Centre de développement, œuvre en faveur d’un rapprochement entre les fondations et les gouvernements, à travers la mise en places des instances de dialogue entre les fondations et les gouvernements et la collecte des données sur les flux philanthropiques.
  • Cependant, il est encore nécessaire d’améliorer la relation et le dialogue entre les fondations et les gouvernement des pays donateurs.
    • les fondations déclarent coopérer systématiquement avec les gouvernements des pays en développement (67%), tandis qu’un peu moins que la moitié des fondations (45%) coopèrent avec les gouvernements des pays donateurs dans le cadre de l’élaboration ou de la mise en œuvre de leurs programmes et projets (OECD 2018, Private Philanthropy for Development report).
  • Le dialogue avec les fondations est promu par l’OECD à travers plusieurs initiatives
    • Le Réseau mondial des fondations œuvrant pour le développement (netFWD) – initié par le Centre de développement de l’OCDE –  et ses groupes de travail sur la santé, l’éducation et l’égalité des genres
    • La table ronde de haut niveau initié par le Secrétaire général de l’OCDE en 2019, en marge de la Réunion du Conseil au niveau des Ministres.

Comprendre la situation est le plus important. L’OCDE investit dans la collecte des données and les analyses des flux philanthropiques fiables, comparables et disponibles pour tous.

  • Au sein du Centre de développement de l’OCDE, le Centre sur la philanthropie collecte données et informations qualitatives sur la philanthropie internationale et domestique dans le pays en voie de développement, nous donnant des éléments nécessaires pour mettre en évidence les lacunes, mais aussi imaginer les partenariats public privé autour des priorités de développement partagées par les fondations et les gouvernements.

[Le Centre a récemment publié un rapport sur la philanthropie domestique en Inde et bientôt publiera une analyse du rôle de la philanthropie dans la promotion de l’égalité homme femme en Colombie, Afrique du Sud, Nigeria et Inde.

  • Le Centre sur la philanthropie a récemment lancé la deuxième édition du rapport La philanthropie privée pour le développement, pour examiner les apports de ressources que les fondations philanthropiques consacrent au développement, ainsi que leurs priorités et leurs pratiques et comportements en matière de partenariat. La première édition était le fruit d’une collaboration étroite entre le Centre de développement de l’OCDE et la Direction de la coopération pour le développement de l’OCDE]
    • Le système statistique du CAD sur les financements pour le développement inclut les données des fondations philanthropiques privées depuis 2010, date à laquelle la Fondation Bill et Melinda Gates a commencé à partager avec l’OCDE ses données sur ses activités de développement.

Récemment, ces efforts ont été considérablement étendus avec plus de 30 des plus grandes fondations qui ont partagé leurs données en 2019, conformément aux standards de l’APD.


[1] Données 2013-2015 (http://www.oecd.org/development/networks/Book-NetFWD_PolicyNoteOnGENDER_web.pdf) et données plus récentes de 2017 (http://www.oecd.org/dac/financing-sustainable-development/development-finance-topics/development-finance-for-gender-equality-and-women-s-empowerment.htm)

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